Numéro 46, 4 juillet 2008
Américain
ou
États-Unien
?
Un habitant de Gatineau, au Québec, nous écrit :
Sachant que le gentilé des habitants du Canada, des États-Unis, du Mexique et de tous les pays de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud devrait en faire des Américains et que donc nos voisins du Sud ne devraient pas monopoliser ni abuser de cette désignation qui nous appartient aussi, n'est-il pas préférable d'utiliser le gentilé
États-Uniens,
États-Uniennes
pour les désigner ?
Pour répondre à la question, commençons par un bref rappel historique.
Le Nouveau Monde découvert dans l'hémisphère occidental par les Européens à la fin du XVe
siècle fut appelé
America
en 1507 par un cartographe en l'honneur du navigateur italien Amerigo Vespucci. Ce nom fut assez rapidement adopté et adapté par les langues européennes. Le mot dérivé
Américain
a d'abord désigné les indigènes du continent, puis a parfois été étendu aux colons qui s'y sont établis, sujets de souverains européens. En 1776, treize colonies britanniques d'Amérique du Nord déclaraient leur indépendance sous le nom d'United States of America
(États-Unis d'Amérique), nom que ses habitants ont pris l'habitude de tronquer, soit en disant
United States, soit en disant America. Ils ont aussi pris l'habitude de s'appeler
Americans. D'autres gentilés anglais moins ambigus ont été proposés au fil du temps (United Statesian,
Usian,
Usonian, etc.), mais aucun ne s'est imposé.
En français, une évolution semblable s'est produite et l'adjectif
américain
(comme le nom
Américain) peut signifier ou bien « de l'Amérique, des Amériques » ou bien « des États-Unis d'Amérique ». Le mot est donc ambigu, mais en pratique le contexte suffit généralement à lever tout doute. Le mot prend le plus souvent un sens restreint aux États-Unis (l'économie américaine,
la littérature américaine, etc.). Cet emploi restreint du mot est tellement courant qu'on sent parfois le besoin d'utiliser le mot
panaméricain
plutôt qu'américain
lorsque l'on veut clairement faire référence à l'ensemble du continent.
On peut comprendre que cette « appropriation » par les habitants d'un pays d'un nom qui devrait appartenir à tous les habitants du continent puisse parfois être sentie par ceux-ci comme fâcheuse, voire carrément impérialiste.
On se heurte à des problèmes similaires dans d'autres langues quand il faut parler des habitants des États-Unis. En espagnol, langue majoritairement parlée en Amérique du Sud, on trouve les gentilés concurrents
americano, norteamericano
et
estadounidense. C'est ce dernier, qui dérive de
Estados Unidos de América
et qui est donc le plus précis, qui est généralement recommandé pour désigner les habitants des États-Unis. Remarquons que ce mot est cependant problématique au Mexique, république fédérale dont le nom espagnol officiel est
Estados Unidos Mexicanos
(États-Unis du Mexique).
Pour revenir au français, on trouve parfois le mot
États-Unien, formé à partir du nom
États-Unis, auquel on a joint le suffixe
-ien, très utilisé pour former des gentilés. La plus ancienne attestation connue à ce jour remonte à 1934. On la trouve dans un numéro de la revue politique québécoise
l'Action nationale, sous la plume de son directeur Arthur Laurendeau :
On comprend facilement que les élites états-uniennes soient de race intellectuelle moins pure que les élites européennes1.
Le contexte où le mot est utilisé n'est guère flatteur pour le peuple concerné ! Même chose dans cet autre extrait de la même revue, dans un numéro datant de l'année suivante, extrait qui présente l'intérêt supplémentaire d'attribuer un père au mot :
Un étudiant nous écrit : « [...] on nous infligea un de ces quelconques refrains à boire États-uniens (ainsi qu'écrirait Paul Dumas) comme en hurlaient nos voisins du temps qu'ils ne buvaient pas2.
»
Entre 1934 et 1945, le mot
états-unien, sous une forme ou sous une autre, revient dans une soixantaine d'articles de cette revue mensuelle, notamment dans ceux du fils d'Arhur Laurendeau, le journaliste bien connu André Laurendeau.
Dans les décennies qui suivent, on rencontre ici et là de rares attestations de ce mot, aussi bien en France qu'au Canada. Tout en restant nettement minoritaire face à
américain, il a joui d'un regain de popularité des deux côtés de l'Atlantique depuis l'an 2000, notamment dans les milieux où l'on se montre critique à l'égard des États-Unis. Plus récemment, en France, le mot montrerait des signes de plafonnement dans l'usage3.
Du côté des dictionnaires, le parcours du mot a été fluctuant depuis son premier signalement sous la forme
étatsunien
dans le
Grand Larousse encyclopédique
de 1961, mais il est aujourd'hui mentionné dans la plupart des dictionnaires usuels, y compris celui d'Antidote.
On relève plusieurs variantes graphiques : États-Unien, États-unien,
Étatsunien,
Étasunien,
Étazunien, etc. Nous recommandons les formes
États-Unien
pour le nom et
états-unien
pour l'adjectif. Ces mots prennent régulièrement les marques du pluriel et du féminin :
les États-Uniens,
la culture états-unienne.
Ce mot
États-Unien
présente l'avantage de la clarté et de la précision, ce qui en fait un synonyme tout à fait acceptable d'Américain. Comme il est souvent employé dans des écrits peu favorables à l'endroit des États-Unis, certains pourraient le sentir comme revêtu, par association, d'un caractère péjoratif. D'autres lui reprochent surtout sa « laideur » graphique ou phonétique, mais cette impression peut s'expliquer en partie par la rareté de ce mot qui bouscule des habitudes.
Quant à lui, le mot
Américain, aussi mal choisi soit-il, a pour lui le poids de l'histoire, de la tradition, de l'usage très fortement majoritaire.
Dans le cas de l'emploi adjectival, on peut parfois contourner le problème en utilisant simplement la locution
des États-Unis. Par exemple, à côté des termes
dollar canadien
et
dollar australien, c'est le terme
dollar des États-Unis, plutôt que
dollar américain
ou
dollar états-unien, qui est recommandé par l'Organisation internationale de normalisation (ISO) pour désigner la devise en usage chez l'oncle Sam4.
En conclusion, c'est au rédacteur que revient la décision du mot à choisir. Ces explications devraient l'aider à faire un choix éclairé.
1. LAURENDEAU, Arthur. « La radio »,
L'Action nationale, vol. 4, octobre 1934, p. 128. On peut retrouver cette citation et la suivante dans leur contexte dans les
archives en ligne
de la revue.
2. LE GUET. « Voix de la jeunesse »,
L'Action nationale, vol. 6, septembre 1935, p. 86. Le Paul Dumas dont il est question était un membre du mouvement Jeune-Canada.
3. Pour une étude plus détaillée sur les hauts et les bas du mot
états-unien, on lira avec intérêt l'article de Jacques Desrosiers intitulé
Nos voisins les « États-Uniens » ?
4. Voir
ISO 4217 Liste des codes des monnaies et des types de fonds.