Numéro 47, 27 aout 2008
Conjonctions en début de phrase
Un utilisateur nous écrit :
Certaines
personnes prétendent qu’il ne faut jamais commencer une phrase par mais, alors que
d’autres n’y voient aucun inconvénient. Quel est votre avis sur la
question ?
Des gens disent parfois avoir appris à l’école
qu’il ne faut jamais commencer une phrase avec
des conjonctions de coordination comme mais, ou, et, donc, or, ni, car. Ces mots ont
pour fonction d’unir des mots
ou des groupes de mots de même fonction.
Mais rien n’empêche que les groupes de mots
coordonnés
par une conjonction soient des phrases entières, comme c’est le
cas des deux phrases dont vous terminez ici la lecture.
L’élément coordonné qui précède la conjonction
peut même être constitué de plusieurs phrases. Voici ce que dit
là-dessus le Bon Usage,
le
célèbre ouvrage des grammairiens Maurice Grevisse et André
Goosse :
Des
esprits logiciens considèrent comme une faute le fait de mettre une
conjonction de coordination
après un point.
L’usage,
notamment celui de Léautaud, ne tient aucun compte de cette
interdiction, même après un alinéa. Il arrive d’ailleurs que le lien
soit établi, non avec la phrase qui précède immédiatement, mais avec un
ensemble comprenant plusieurs phrases1.
La conjonction mais
a généralement
pour fonction de mettre en opposition logique les deux éléments qu’elle
coordonne. Voyons par exemple l’usage qu’en fait Gustave Flaubert,
styliste rigoureux s’il en est, dans son
roman Salammbô2.
Voici deux extraits du chapitre VII où mais
coordonne deux phrases :
Leurs
intérêts, leur existence se trouvait attaquée par les Barbares. Mais on
ne pouvait les vaincre sans le secours du Suffète ; et cette
considération, malgré leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres.
Voilà
longtemps que mon cœur était triste, et la maison languissait. Mais le
maitre qui revient est comme Tammouz ressuscité ; et sous ton
regard, ô
père, une joie, une existence nouvelle va partout s’épanouir !
Au total, le chapitre VII compte 37 occurrences de
mais,
parmi lesquelles 27 se trouvent en tête de phrase, dont 7 en début
d’alinéa.
Remarquez au passage, dans les deux extraits
ci-dessus, l’emploi d’une autre conjonction de coordination, et : elle
est
placée trois fois au début d’une proposition, l’une précédée d’une
virgule et deux précédées d’un point-virgule. Flaubert utilise
aussi cette conjonction en tête de phrase : on en trouve une
vingtaine
d’exemples dans ce même chapitre. Les phrases
commençant par et
sont monnaie courante dans les récits qui relatent une succession de
faits ou d’évènements,
par exemple les récits bibliques (Et
Dieu vit que cela était bon). Autre exemple, on peut en
recenser plus d’une centaine dans le
Petit Prince3, le célèbre conte
d’Antoine de Saint-Exupéry.
Ce qui est à éviter, c’est de commencer une phrase
par une conjonction de
coordination sans que le lecteur puisse clairement saisir à quoi cette
phrase est coordonnée. Par exemple, on évitera de commencer un roman
par la conjonction
mais,
à moins de vouloir donner au lecteur
l’impression d’atterrir au
beau milieu d’une conversation ou d’une méditation.
Il y a un autre écueil à éviter. En français écrit
contemporain, on observe une tendance
à l’utilisation de phrases relativement courtes, souvent sans verbe,
avec pour conséquence
que les conjonctions de coordination se retrouvent fréquemment en début
de
phrase, après une ponctuation forte. Il ne faut pas abuser de ce style
discontinu et saccadé :
C’est
un
peu plus cher que prévu. Mais ça ira.
On le dit compétent. Mais vantard.
La question qu’il faut ici se poser n’est pas si l’on peut commencer
une phrase par
mais,
mais si la ponctuation reflète bien l’intention et si l’opposition
exprimée par
mais
ne gagnerait pas à être formulée en une seule phrase plutôt qu’en deux.
C’est particulièrement vrai dans le deuxième exemple ci-dessus, où
mais semble
coordonner deux éléments de fonction différente : un
adjectif (
vantard)
et une phrase (
On le dit
compétent). À moins de vouloir reproduire les pauses d’un
débit oral haché ou d’une pensée hésitante, il serait plus naturel de
ponctuer ces phrases
ainsi :
C’est
un peu plus cher que prévu, mais ça ira.
On le dit
compétent, mais vantard.
Rappelons que, à l’intérieur d’une phrase,
mais est
généralement précédé d’une virgule, mais celle-ci est facultative si
les éléments coordonnés sont très brefs :
On
le dit compétent, mais vantard.
On le dit
compétent mais vantard.
Enfin, dans certains de ses emplois, la fonction
du mot mais
n’est pas de
marquer une coordination avec un élément précédemment énoncé,
mais de jouer un rôle expressif qui se rapproche de
celui d’une interjection. Il
est alors normal de retrouver ce mot en début de phrase, sans lien
nécessaire avec les phrases qui précèdent :
Mais
si ce n’est pas
mon vieux copain que voilà !
Mais qu’est-ce qu’elle fabrique ?
En
conclusion, il n’y a pas de règle absolue interdisant d’utiliser les
conjonctions
de coordination en début de
phrase, puisque même de grands auteurs ne se privent pas de le faire.
C’est la logique et la clarté de l’expression qui devraient guider le
rédacteur.
1. GREVISSE, Maurice et André GOOSSE,
Le Bon
Usage : grammaire française,
14e édition, Bruxelles, De Boeck/Duculot, 2007,
p.
1393.
2. Voyez par exemple cette version
en ligne : chapitre
VII de Salammbô
de Gustave Flaubert (1862).
3. Texte intégral en
ligne : le Petit Prince
d’Antoine de Saint-Exupéry (1943).